Dieu le potier et quelques autres – Françoise Houdart

Douze histoires. Douze stations sur le chemin de Vie, d’amont en aval, de la source furtive à l’infini delta. Douze instants de la vie d’hommes et de femmes, héros malgré eux de leur propre histoire, saisis au vif d’un éblouissement, au reflux d’un souvenir ou dans la débâcle de la lucidité. Quelles croix de rêve et de vécu ces êtres-là ont-ils été chargés de porter sur ce chemin jusqu’au seuil de nos cœurs, dans la lumière de notre conscience, et de les y planter là, pour que nous nous reconnaissions en chacun d’eux ? Pour que leur histoire particulière se confonde à la nôtre dans les replis de notre mémoire.

Traductrice de formation et enseignante, poète, nouvelliste et romancière, Françoise Houdart tente, à travers l’écriture, d’explorer les chemins entre réalité, vraisemblance et fantasmes où marchent, se perdent, se trouvent, s’aiment ou se débattent des personnages qui nous ressemblent. Son œuvre romanesque comprend à ce jour dix-huit titres, tous publiés par les Éditions Luce Wilquin. L’auteur déploie aussi de multiples activités dans les bibliothèques et les écoles.
En librairie le 5 avril 2018

Les premières lignes
La grosse Mercedes noire s’est immobilisée dans un discret ronflement qui s’étiole aussitôt dans le silence. Temps pétrifié. L’attente plane, indécise. Soudain, venu du silence même, le bref sifflement d’un oiseau sentinelle. À l’arrière de l’automobile, un léger mouvement de la vitre teintée qui descend, lentement, devant un visage encore à-demi dissimulé dans la pénombre de l’habitacle. Puis la voix, calme elle aussi, comme épargnant son souffle :
« C’est bon, Louis.  Nous attendrons quelques minutes encore. »
Combien de fois ce scénario ne s’est-il pas répété, au même lieu, à la même heure matinale, quelles que soient la saison, l’humeur du temps ou celle de la vie ? Combien de fois, attentif au moindre signe de son discret passager, partageant avec lui, jour après jour, l’émerveillement toujours renouvelé du rendez-vous avec l’étang à la frange du matin, Louis ne s’est-il pas enivré des fortes haleines de l’air pénétrant furtivement dans la voiture par la vitre baissée, odeurs fangeuses des vases croupissantes mêlées aux senteurs sauvages des terres et des herbes humides de la berge ? Ce matin, un trait folâtre d’ail sauvage se hasarde dans l’habitacle. Louis s’éclaircit la voix avant de se tourner vers son impassible passager :
« Ce sera quand Monsieur…
– Attendons encore un moment. L’eau est si calme, Louis. Si calme.
– Oui, Monsieur Rémi. Calme. Si calme…
– Et brillante. Si brillante… Ce scintillement, Louis. Mon dieu, ce scintillement !… »
Le regard du vieil homme s’envole comme s’évade un oiseau de sa cage entrouverte ; s’envole, touche, effleure la peau nacrée de l’étang ; ricoche au ras de l’eau, puis se disperse dans la gaze lumineuse de la brume matinale. La jeune lumière d’avril ébouriffe les tendres feuillages des bouleaux du pourtour en réveillant les nids. Bientôt commencera l’incessante tâche du gavage des petits et, dans les coulisses herbeuses de la rive, les vigoureuses joutes oratoires des batraciens impatients.
« Monsieur  Rémi ?…
– Allons-y, Louis. Fais exactement comme d’habitude. Exactement.
– Oui, Monsieur. Exactement. »

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