Un endroit d’où partir | 1. Un vélo et un puma – Aurelia Jane Lee

Le début
Juan Esperanza Mercedes de Santa María de los Siete Dolores avait pour surnom Juan del Convento parce qu’il avait passé les premières années de sa vie dans un couvent. On ne savait ni où ni quand exactement il était né. Probablement à la fin de la saison sèche, et dans les environs de l’église Santa María de los Siete Dolores, dans l’entrée de laquelle la mère Esperanza, alors âgée de soixante-quatorze ans déjà, le trouva un beau matin de mars. Son petit corps nu était emmailloté dans un immense drap de lit qui avait dû un jour être blanc ; il hurlait de faim. La mère Esperanza, désemparée, l’avait emmené au couvent en se bouchant les oreilles et le nez avec toute la force du Saint-Esprit, ses doigts n’étant pas libres et le petit – Dieu seul savait depuis combien de temps il était là – ayant souillé le drap.
Lorsque la mère Esperanza était entrée dans la salle à manger avec son paquet de linge jauni et malodorant, les autres avaient tout de suite su qu’il y avait quelque chose d’inhabituel, parce qu’un ballot de draps sales, en aucun cas, ne glapit ni ne s’étouffe en sanglots. La petite chose braillarde et son excrétion puante furent déballées au centre de la table, entre le pot de beurre et le sucrier, et de nombreuses mains s’employèrent à laver l’enfant avec des chiffons doux passés à l’eau froide, comme on aurait nettoyé un petit Jésus de céramique dans l’intention de préparer la crèche. La petite chose avait une autre petite chose entre les jambes qui fit qu’on décida de l’appeler Juan, comme l’apôtre préféré du Christ, qui lui était resté fidèle jusqu’au bout. Un prénom est en effet chose bien commode pour désigner un être vivant.
Loin d’être en céramique, Juan pleurait de plus belle, laissant voir sa petite langue toute tremblante. Il était le seul qui avait encore faim, l’odeur et la vue de ses étrons ayant coupé l’appétit de toutes les sœurs interrompues en plein petit-déjeuner. On s’occupa donc de trouver rapidement au village une femme qui avait du lait afin de faire taire ses cris et de rassurer la mère Esperanza, qui s’inquiétait en le voyant hoqueter et virer cramoisi. Manifestement, il lui restait tout de même quelques forces.
Une fois rassasié, Juan adressa pendant deux secondes un regard tout étourdi à la sœur Mercedes, la benjamine de la communauté, qui l’avait repris des bras de la nourrice, puis, comme assommé, il ferma les yeux et s’endormit pour quelques heures, pendant lesquelles la vie au couvent reprit quasiment son cours normal. La nourrice, qui avait chez elle deux autres enfants non sevrés, ne pouvait rester à demeure et dut, à partir de ce jour, passer régulièrement au couvent donner le sein à Juan. Elle comptait les coups au clocher de Santa María de los Siete Dolores pour savoir quand venir et repartait aussitôt sa tâche accomplie. Heureusement, elle n’habitait pas loin du tout.
Les sœurs vivaient de la charité, et il leur fut assez facile de réunir tout le matériel nécessaire à l’installation de l’enfant. Cette installation devait être temporaire mais curieusement, trouver une famille d’accueil pour le petit orphelin se révéla être une autre paire de manches. Toutes les femmes du village avaient déjà bien plus de bouches à nourrir qu’elles ne l’auraient souhaité, et leurs maris ne gagnaient pas bien gros. Les portes s’étaient donc toutes refermées devant la sœur Ana Cruz, qui avait pourtant opiniâtrement fait le tour de tout le village – cent quatre-vingt-cinq âmes – avec l’enfant sur le bras. On lui sourit, on lui pinça la joue, on lui fit guili-guili sous le menton, on lui offrit encore quelques bibelots, mais personne ne voulut l’ajouter au nombre des siens.
Qu’à cela ne tienne, décidèrent les sœurs : c’est que cet enfant est destiné à vivre avec nous. La sœur Mercedes, la plus jeune d’entre elles, qui s’y était déjà attachée, s’engagea dans le secret de son âme à en prendre soin comme le ferait une mère – et comme, en l’occurrence, ne l’avait pas fait sa mère, songea-t-elle tout en se morigénant immédiatement pour cette pensée sans compassion. Le secret de son âme devint dans les heures qui suivirent une évidence admise par toutes, la sœur Mercedes étant toujours la première à se lever de table et même de son prie-Dieu pour accourir au moindre sanglot de l’enfant. Le soir venu, elle plaça le petit berceau de bois dans sa cellule et le fit osciller doucement d’une main jusqu’à ce que Juan s’endormît paisiblement. Elle se leva cinq fois sur la nuit, une fois pour accueillir la nourrice, une fois pour le changer, une fois parce qu’il pleurait, une nouvelle fois pour la nourrice et une fois pour simplement le regarder ; et elle l’emmena tout endormi aux matines, n’osant le laisser seul le temps de l’office.
Bientôt, on fut habitué à cette excroissance quelquefois bruyante de la sœur Mercedes, qui emmenait Juan avec elle pour toutes ses tâches de la journée, l’accrochant sur son dos lorsqu’elle travaillait au potager, l’asseyant sur ses genoux à la messe, le posant à ses pieds pendant ses travaux de couture et le calant sur son épaule, puis plus tard sur sa hanche, lorsqu’elle allait du couvent à l’église, de l’église au village, du village au couvent et rebelote.
L’enfant ne tarda pas à être baptisé par le père Gabriel, qui passait tous les jours au couvent dire la messe et restait bien souvent après, plus que nécessaire – la vérité était qu’il en pinçait pour la sœur Mercedes, mais il eût brûlé en enfer plutôt que de céder à ce penchant honteux. Juan reçut en deuxième prénom le nom de la mère supérieure qui l’avait trouvé et en troisième celui de la sœur Mercedes, en raison de son dévouement tout particulier. Il n’existait pas de forme masculine à Esperanza, ni à Mercedes. Comme patronyme, on choisit le nom de l’église où il avait été abandonné. Celui-ci était long et certes pas très joyeux, mais c’était logique et puis tout de même, cela le plaçait sous haut patronage.
Juan Esperanza Mercedes de Santa María de los Siete Dolores entama ainsi une enfance des plus paisibles, à défaut d’être commune. Entouré des sœurs et de l’abbé qui, bien que ne logeant pas au couvent, semblait pourtant y faire partie des meubles, Juan dormait, mangeait, trempait ses couches, agitait bras et jambes, faisait des bulles et entreprit bientôt de sucer ses orteils, de se tourner sur le ventre alors que la sœur Mercedes le changeait, de mettre ses doigts dans la purée tout en refusant la cuiller qu’elle lui tendait et de laisser tomber un par un ses cubes à jouer en attendant qu’elle les ramassât, cherchant par là à mesurer la patience des anges. La sœur Mercedes, en bon instrument de Dieu, était très patiente mais savait aussi poser ses limites. Au bout d’une longue série de ramassages dociles, elle s’arrêtait soudain, laissant les cubes à terre, et prononçait d’une voix calme, qui ne trahissait pas la moindre contrariété « Se acabó (C’est fini) ».
Juan hurlait, pleurait, tapait sur la table, puis finissait par s’épuiser devant l’imperturbabilité de la religieuse qui répétait alors, sur un ton uniforme « Se acabó ». Elle était somme toute assez placide.
Il commença ensuite à marcher en se tenant aux murs, aux chaises et aux robes, et puis il fallut lui interdire de toucher à tout, de mettre en bouche, de broyer, car comme tous les enfants, Juan passait son temps à tester la résistance des objets et des personnes.
La sœur Mercedes aimait lui raconter des histoires, lui expliquer le monde en ayant recours à une mythologie qui n’appartenait qu’à elle, et par la magie de ses mots, Juan fut, hormis quelques colères et imprudences tout enfantines, un petit garçon sage qui écoutait de toutes ses oreilles et de tous ses yeux – bien qu’il fût normalement constitué et n’eût que deux yeux et deux oreilles comme tout le monde. La sœur Mercedes lui avait appris qu’on n’avait qu’une bouche, mais deux yeux et deux oreilles, parce qu’entendre et voir était deux fois plus important que parler.
Les bêtises et les péchés viendraient plus tard.
Le premier mot que Juan prononça fut Dios, ce qui peut apparaître comme un signe mystique ; si ce n’est que c’était aussi et surtout le mot le plus prononcé dans son entourage. Il n’appela jamais autrement la sœur Mercedes que par son prénom, celle-ci lui ayant toujours répété que sa mère était notre mère à tous, María, la Sainte Vierge.
Juan acquit bien vite un plantureux vocabulaire, ce qui masqua le fait qu’il était composé, alors qu’il n’avait que deux ans, de mots tels que amen, María, gloria, ou même aleluya, qu’il prononçait à sa manière, comme si le mot avait été mouillé et glissant – tous ces mots n’étant d’ailleurs pas espagnols en dépit des apparences. Des mots comme pan (pain), cielo (ciel), mal (mal) ou nombre (nom) avaient comme un double sens au couvent ; ils étaient, neuf fois sur dix, chargés d’une empreinte sacrée.
Les méthodes éducatives de la sœur Mercedes étaient assez panthéistes. Si on la croyait, le ciel était Dieu et c’était le Saint-Esprit qui bruissait dans les branches des arbres. Et Juan, tout petit, la croyait. Il n’y avait pas de rotation de la Terre ou de loi de la gravité, pour lui, ni de hasard ; il y avait Dieu et Sa puissante grâce, Son immense gloire qui faisaient se lever le jour et passer les heures, tomber la pluie et pousser les fruits, et qui déposait les enfants aux porches des églises. Cela semblait le satisfaire.
Lorsqu’il eut trois ans, la sœur Mercedes s’inquiéta néanmoins que Juan n’eût pas d’autre enfant avec qui jouer et commença à l’emmener régulièrement avec elle au village, pour qu’il se mêlât aux autres petits garçons. Mais Juan, qui s’était habitué à la compagnie des adultes, et bien qu’il fût positivement accueilli par ses camarades, ne prit jamais vraiment goût aux jeux collectifs. Il préférait rester au couvent, s’affairant avec ses balles et ses blocs, chevauchant son cheval de bois ou son petit tricycle avec lequel il par­courait les quatre allées couvertes du cloître, troublant le silence monastique avec une grâce telle que les sœurs pensaient que Dieu le lui pardonnerait bien.

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