Chicoutimi n’est plus si loin – Françoise Pirart

Le début
Les yeux à demi fermés, le buste appuyé au dossier incliné, l’homme somnolait. Le cendrier rempli de mégots dégageait une odeur puissante. Sur le siège passager du break – une Ford grise –, un sac en papier laissait voir le goulot d’une bouteille de bière. Une carte routière défraîchie montrait le Sud du Québec.
Il cligna des paupières. Deux motards venaient de se ranger sur le bas-côté. Avec la force de l’habitude, il retrouvait ses vieux réflexes : ne pas bouger, observer, rester silencieux. L’attente lui était si familière.
Enfin, les moteurs des grosses cylindrées éclatèrent de nouveau. L’homme replongea dans la somnolence. L’idée de reprendre la route le rebutait. Ou plutôt l’objectif de son voyage. La visite bisannuelle à sa sœur était devenue une corvée. Depuis son veuvage, Barbara – de dix ans son aînée – était encore plus insupportable qu’avant, avec ses plaintes continuelles, ses larmoiements de vieille emmerdeuse et ses cancans de pipelette. Et s’il faisait semblant d’être sourd ?
L’homme, vêtu d’un jean et d’une chemise grise, ôta sa casquette bleu marine marquée des initiales métalliques R.B. et frotta son crâne chauve. Dans quelques heures, il serait chez Barbara, près de Shawinigan. Red Barton avait horreur de cette ville.

Encore combien de temps à demeurer là ? Aurait-il la légendaire patience de Sherbroke le trappeur, égaré dans les neiges du Grand Nord sur la piste d’un loup solitaire ? Serait-il, comme lui, capable de se défendre ? Posséderait-il sa force et son courage ? Mais Sherbroke, lui, était invincible…
Le regard de Sylvain parcourut la salle. Aéroport de Bruxelles-Zaventem, six heures du matin. Des employés derrière des guichets, des porteurs, des gens en uniforme, des personnes qui se saluaient ou s’embrassaient, attendaient, allaient et venaient, conversaient, souriaient ou… pleuraient. Il en vit deux, enlacés, une femme et un homme avec une grosse valise que celui-ci déposa dès que sa compagne commença à sangloter. Il lui prit le visage entre les mains, baisa ses paupières, ses lèvres balbutiantes pleines de je t’aime. Sylvain écarquillait les yeux, il ne voyait plus qu’eux à travers ses larmes. Il ne savait plus pourquoi il pleurait lui aussi. Dans sa bouche, le goût infect et tenace – mélange de whisky, de ketchup et de sauce caramel – le révulsait. Il était perdu et misérable, seul dans la grande salle. Et Érik avait disparu.
Une dame âgée s’approcha de lui. Il accepta le mouchoir tendu. D’un geste mécanique, il passait l’index sur son bec-de-lièvre. Plantée devant lui, la femme regardait aux alentours en répétant d’une voix rassurante : « Ne t’en fais pas, tes parents vont revenir… »
Enfin Érik fut là. Avant de s’en aller, elle les observa. L’adolescent consolait celui qui pleurait, sans doute son petit frère, malgré leur peu de ressemblance. Le premier – la quinzaine, cheveux châtains – avait la taille d’un adulte et une expression déterminée, tandis que le second, avec sa tignasse sombre, son bec-de-lièvre et son visage sale, était comme un gamin paumé.
Quand la vieille dame fut partie, Érik interpella son frère d’une voix sourde. Voulait-il qu’ils soient repérés ? Ne pouvait-il, pour une fois, retenir ses larmes, cesser de faire le bébé à douze ans passés ? Il menaça de le laisser sur place et d’embarquer seul. Son ton cassant et ses yeux durs ne présageaient rien de bon. Sylvain se mordit les lèvres pour réprimer un sanglot. Érik lui montra les billets.
– On a du bol, un avion pour Montréal décolle dans deux heures. Viens.
Ils se fondirent dans la queue des voyageurs. Ils étaient les seuls à ne pas avoir de valises.

Un peu plus tard, alors que tous deux étaient assis à attendre, Sylvain se sentit partir encore une fois. Tout lui revenait en boucle – sensations et images – pour le plonger dans une spirale sans fin : le goût aigre et répugnant, la salive poisseuse coulant de sa bouche, les petits morceaux de hamburgers coincés entre ses dents serrées, les relents de vomi, les injures d’Érik, la nuit pleine d’effroi, la route interminable, le sel des larmes… Il disait « Je continue plus », et Érik répliquait « On n’a pas le choix, on doit foncer droit devant nous, je t’avais prévenu. » La marche forcée sous les arbres immenses aux branches noires derrière lesquelles brillaient de minuscules points blancs, les nausées, la fatigue, puis enfin le taxi et l’arrivée à l’aéroport.
Il s’efforça de lire le roman d’aventures qu’Érik venait de lui acheter. Les pages de Charlie et le grand ascenseur de verre dansaient devant ses yeux, les phrases de Roald Dahl se brouillaient, il avait soif, il avait envie de prononcer le mot interdit, mais Érik le tuerait. Il le regarda à la dérobée froncer les sourcils, se ronger les ongles et consulter sa montre avec nervosité. Le jean d’Érik avait un petit trou à la cuisse gauche. Sylvain fixa la déchirure du tissu. Elle s’agrandissait en un cratère énorme, puis redevenait un point minuscule à peine visible. La sensation vertigineuse lui donna la nausée. Il se concentra sur ses propres chaussures, des baskets neuves, blanches avec des semelles et des lacets rouges. Il ne portait pas de chaussettes. Ses chevilles étaient brunes et lisses. Érik, lui, avait déjà des poils aux jambes, au torse et aux aisselles. Et autour du sexe. Et le matin, quand il se rendait aux toilettes, on distinguait une drôle de bosse sous son pyjama.
De nouveau, les yeux du garçon se posèrent sur la déchirure du jean. Il se remémora l’été précédent, le jour où il avait surpris son frère occupé à fumer en cachette, derrière un arbre au fond du jardin. Il s’était approché à pas de loup. Érik avait sursauté, et le bout incandescent de la cigarette s’était écrasé sur sa cuisse. « La prochaine fois que tu fais ça, je te massacre ! », avait-il glapi en secouant son frère. Puis il l’avait repoussé avec une telle violence que Sylvain était tombé en se cognant la tête à une pierre. La main tendue, Érik l’avait aidé à se relever, à grimper sur son dos, et il s’était mis à galoper dans le jardin autour les arbustes. Accroché à ses épaules, Sylvain riait aux éclats. Anna Maisières avait photographié ses deux fils, images d’un bonheur parfait.

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