La blancheur des étoiles – Éric Brucher

Le début
Le nouveau bébé arriverait bientôt. Cette fois, elle l’avait senti tout de suite, l’impression ténue de bulles, le battement imperceptible d’un papillon dans l’utérus.
Serena pensait qu’elle pourrait être enceinte indéfiniment. Cette sensation de complétude ou d’être réunie, la vie qui a un sens, réaliser le secret de son être.

Elle aimait cette lumière du soir, qui arrivait oblique et douce par la lucarne de la chambre, son rayon doré où dansait la poussière. Elle la sentait appuyer sur son ventre, se coucher contre elle pour chasser l’inquiétude, l’envelopper tout entière dans sa chaleur. Sur la couette aux dessins fleuris, Serena regardait longtemps la suspension légère bouger dans la paix.
Une féérie, comme s’il pouvait y avoir un enchantement.
Serena se sentait pareille, en apesanteur dans ce couloir brillant, un peu engourdie par le bien-être. Elle aurait pu rester toujours de cette façon, allongée sur son lit, à rêvasser et regarder virevolter ces paillettes innombrables et merveilleuses, un tourbillon lent de pollen.
Cela faisait songer à de la magie, une forme d’éternité. Serena pouvait tout oublier, le mal, la haine, les gens qui trahissent.

Elle songeait à ce dont on parlait parfois. L’histoire du couloir quand les gens mouraient, irrésistiblement attirés par une clarté plus réelle que tout. Leur impression de se sentir complet, flottant dans la clarté intense au bout du corridor.
Serena se souvenait, elle avait imaginé que la mort soit douce et chaude de cette manière, une sérénité enfin, une réconciliation. Comme si vivre et mourir signifiaient emprunter un tunnel, en espérant la lumière au bout.

Cette lumière, c’était presque la même qu’à l’époque où elle avait pris les médicaments.
Depuis son sous-sol de concierge, elle avait traîné son matelas dans la petite cour de derrière parce que c’était enfin un beau jour de printemps. Le ciel était très bleu, dur et brillant. L’air était neuf, il étincelait, on aurait pu croire, justement, à des paillettes identiques. Les bruits de la ville arrivaient atténués, comme engourdis. Il faisait frais malgré le soleil, Serena s’était enveloppée de son pull à capuche, de sa doudoune.
Les martinets, à peine revenus d’Afrique, passaient à toute vitesse en poussant leurs stridences inquiètes, fauchant l’air si vite. Il fallait que ce soit eux qui l’accompagnent ce jour-là. Qui l’aident à s’en aller, l’emportant dans leur folie.
Dans la cour, les briques très blanches du mur réverbéraient la lumière, et les grappes mauves de la glycine pendaient, tout juste écloses. Leur odeur enveloppait l’atmo­sphère, enivrante, un peu écœurante. C’était un bon endroit, seul et calme.
Des frissons la parcouraient, hérissaient sa peau, son dos, ses bras. La chair de poule, à cause des pilules. Elle songeait qu’elle était cet oiseau déplumé, incapable de voler, qui n’avait plus besoin de vivre.

Déjà, à ce moment, Lucia était placée chez sa mère, Serena croyait l’avoir perdue définitivement. Et l’autre bébé, dans le ventre, qu’il avait fallu avorter.
Convoquée au tribunal, le Juge avait dit : « Il paraît que tu es de nouveau enceinte, d’après ta mère… Si tu ne le fais pas partir, on te le prend à la naissance ». Sa mère, à côté du Juge, avec son visage brun et fermé, inexpressif comme du bois. Serena n’a jamais compris pourquoi ils lui avaient fait ce mal.
Le petit dans son ventre avait presque quatre mois.
Jamais elle ne pourrait ôter cela de sa mémoire. La haine. Des ordures, la bave des crapauds. Les ogres qui prenaient l’amour, le jetaient comme un fruit pourri.
Toute cette colère pas entièrement apaisée encore.

Maintenant, c’était son troisième. Et la même impression de chaleur, quelque chose de plein qui ne disparaîtrait pas.
Elle touchait son ventre arrondi, les mains posées à hauteur du nombril, comme si ses paumes pouvaient protéger. Contre ceux qui voudraient le lui enlever de nouveau, l’empêcher d’exister.
Elle guettait les mouvements du fœtus, cherchait à sentir bouger les ondes lentes, le relief bizarre d’un pied contre la paroi tiède du ventre. Elle parlait tout bas, descendait jusqu’au bébé avec sa pensée, ainsi qu’elle l’avait inventé, pour le couver dans la paix. Une vibration pour lui infuser l’amour au cœur.
Et ces volutes brillantes qui faisaient penser à la poudre fragile scintillant autour d’une baguette magique, même si les fées n’existaient pas comme dans les contes, Serena aurait voulu qu’elles fussent là lorsque le nouvel enfant naîtrait. Qu’elles s’approchent du berceau et s’inclinent pour lui sourire et l’aimer.

Le soleil s’apprêtait à basculer derrière la ville, faire le tour de l’univers.
Dehors dans la rue, au-dessus des toits, les martinets poussaient leurs cris rapides. Leurs voltiges effrénées, presque douloureuses, leurs flèches noires tournoyant jusqu’au bout du jour.
Serena écoutait et sentait le trouble ancien rebondir dans son cœur. L’excitation des cris, cette joie intense et folle, la sorte de guérilla inutile, ces moulins à vent, la soif immense et inachevée.

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