Évelyne Wilwerth – Papillon mortel

Le début
J’ouvre les yeux. Le noir. Je ferme les yeux. Le noir. Comme dans ma tête. Du noir. Ou plutôt du mou, du baveux. Omelette baveuse… Si je suis capable de rire, c’est que je ne suis pas morte.
Trop joli, l’omelette. Non. Un marécage. Un marécage puant. Chaleur fétide.
Ma tête s’échappe. Les mots s’échappent. Et mon corps… anéanti?
Que… Que s’est-il…
Je renonce.
Engloutie dans le marécage.

C’est rêche. Très rêche. Et ça gratte. Ça gratte partout. J’essaie de me concentrer sur cette sensation. Difficile. Mon cerveau a dû subir un séisme. Oh ! ça gratte fort, là, du côté du ventre. Donc je possède encore un ventre. Ça exacerbe ma peau. Donc il me reste de la peau.
Coupure. Coupure mentale. Néant. Enlisée dans le néant.

Victoire ! Je fais bouger ma main gauche. Je l’ai retrouvée. Je remue les doigts. Je les compte. Ils sont au complet. Ils touchent quelque chose de rugueux, une matière rugueuse. Mais l’essentiel, c’est qu’ils vivent.
La puanteur efface tout. Même les brûlures.
J’ai entendu un bruit sourd. J’en suis sûre. Donc je suis quelque part. Donc je possède encore l’ouïe. Alors je contracte les phalanges de cette main, puis je les relâche. Plaisir très vif. Étincelle de vie. Par contre, mon côté droit ne semble pas réagir. Anesthésiée… j’ai dû être anesthésiée… assommée… abrutie.
J’accède tout à coup à un autre niveau de conscience. Je suis couchée! Couchée sur le dos. Ma main gauche s’aventure de l’autre côté, se raidit, se décourage, se perd, se ramollit, s’étiole. Je dois réagir. Ou plutôt agir. Je pense fort à mon épaule droite, mon bras droit, mon avant-bras. Et un mouvement jaillit à partir du poignet… Mon autre main renaît, souplement, joyeusement et agrippe la gauche… Tous mes doigts se joignent, se mêlent, fusionnent.
Oh! le bonheur de sentir ses mains. Ses mains reliées. Cette belle passerelle. Je tremble sous l’émotion. J’ai envie de pleurer.

Je frappe à la porte de mon cerveau. Mais pas de réponse. Mes questions dérapent.
Où…
Que s’est-il…
Comment…
On m’a piqué ma mémoire. Mémoire volée. C’est intolérable. Je dois absolument réagir. Alors j’ouvre la bouche. De mes entrailles sort un très long cri rauque. Puis soudain des coups sur ma tête, mon nez, mes lèvres. Puis des gifles. Violentes.
Ce que je vis n’est pas un cauchemar. Ça appartient au réel.

J’ai dû dormir. Je capte une forte odeur de sang. Mon sang? Les coups ont dû me blesser. Je verse vers la droite, et mes genoux se cognent à une surface dure, résistante. J’avance une main. Mes doigts se heurtent à un mur, sans doute. Ils reconnaissent la tiédeur, la friabilité de la terre. Et ces petits reliefs courbes et lisses… Des cailloux. Un mur de pisé, j’en suis certaine. Je ne suis plus dans le néant. Alors je me mets à caresser doucement la surface verticale. Apprivoiser ce mur, en faire un allié, un complice, un ami.
Question de survie.

J’ai encore dormi. On a dû me droguer… Mais qui est le «on»? Mon cerveau s’éclaircit. Et mon corps… Je tente de me relever. Impossible à cause de ce tissu grossier qui m’emmaillote. Ou à cause de mes membres ankylosés?
Je retombe, dépitée.
Soudain, dans le noir, dans mon vide, je capte un aboiement. Lointain. Pourtant réel, très perceptible. Oh ! tous ces chiens errants, lançant leurs cris de solitude et de souffrance dans ces nuits interminables. Une image crève le présent : ce chien mort, couché sur le flanc, les pattes avant étirées, parfaitement parallèles. Et les mouches affairées, déjà, excitées au-dessus du pelage beige. Chien fini, usé sur ce chemin de poussière. Déclarant forfait. Mais digne.
L’animal vivant aboie à nouveau, longuement. Si lointain, si proche. Tu m’attendris. Tu n’es pas tout seul. Quelqu’un t’écoute avec ferveur. Quelqu’un accueille ta plainte, le gémissement ancestral. Tu me donnes des frissons. Toi, perdu dans l’espace. Et moi, perdue dans ce trou.

4 réflexions au sujet de « Évelyne Wilwerth – Papillon mortel »

  1. Jean-François

    J’ai aimé ce roman d’un bout à l’autre. Ce qui m’a particulièrement interpellé: l’apparente légèreté de traitement d’un thème tout sauf léger; une 'petite' histoire qui rejoint la grande Histoire (condition féminine); le contraste entre le caractère monolithique d’une situation d’enfermement et l’extrême variété des sensations éprouvées par la victime; une très belle tension dramatique vers l’accomplissement du personnage dans souvenir.
    Bref, bravo Evelyne Wilwerth et merci Luce Wilquin!

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  2. Françoise

    Je me suis laissée emporter sans réserve par cette écriture chatoyante, d'un humour fin et décalé et plus j'approchais du "papillon mortel" plus le suspense s'installait jusqu'à cette révélation de l'héroïne, pudique, douloureuse, merveilleusement racontée, enfin sublimée. Je me suis arrêtée quelques pages avant la fin. Je voulais reprendre mon souffle pour le finale.
    C'est ce que j'ai fait ce midi. Et bien m'en pris car les dernières pages recelaient encore de merveilleurs trésors à découvrir jusqu'à cette fin ouverte, vers l'horizon, vers l'espoir, vers la vie.
    Sincèrement c'est l'un des plus beaux livres que j'ai lu ces dernières années.

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  3. elisabeth

    Féminin,sensuel, avec une touche d'humour et une énorme dose de suspense, le "Papillon mortel" d'Evelyne Wilwerth vous accroche dès les premiers mots. C'est fort, puissant, profond. A dévorer absolument

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