Vertigineuse – Françoise Pirart

Le début
De cet été sauvage, elle garderait le souvenir éclatant de leurs corps nus et brûlants dans la pénombre de la camionnette.
Ils se retrouvaient à l’orée d’un bois, sur un espace dégagé presque désert, semblable à une clairière. Lui devait l’attendre depuis longtemps déjà, mais bien entendu, il prétendrait qu’il venait d’arriver. Pourtant combien de fois ne lui avait-elle pas répété qu’entre eux l’orgueil n’avait plus sa place ? Avec un vague sentiment de culpabilité, elle garait sa voiture. Les mains moites, un filet de sueur entre les seins, elle avançait vers la camionnette bleue, rempart qui semblait les protéger des regards indiscrets. Il lui tendait les bras, la soulevait pour l’aider à monter. Elle s’efforçait de rester droite, raide et fière, absente de toute émotion, avant de s’abandonner. Ils se fondaient l’un dans l’autre, elle se savait belle, aimée, elle murmurait son prénom, Dorian, Dorian, Dorian. Mais la suite, non la suite, je ne crois pas qu’elle puisse être décrite par des mots.
C’était l’été où David Luiz, capitaine de l’équipe brésilienne de football, demanda pardon à ses compatriotes après la débâcle du Brésil contre l’Allemagne en demi-finale et les sept buts marqués par la Mannschaft, laquelle allait remporter la Coupe du Monde.
C’était l’été des nouvelles exécutions capitales aux États-Unis, quelques mois à peine après celle, bâclée, en Oklahoma.
Mais pour Siri, ce fut celui qu’elle n’oublierait jamais.

Siri venait d’avoir deux ans quand elle fut adoptée par Cathy et Jean Delporte, un couple d’une quarantaine d’années qui avait déjà un fils, Emmanuel. L’espoir d’une nouvelle naissance était devenu obsessionnel, mais Cathy gardait le ventre plat et la silhouette d’une adolescente. Lorsqu’elle apprit, à l’Hôpital Saint-Jean où elle était infirmière, qu’une jeune Algérienne célibataire venait d’y décéder en laissant orpheline une fillette de deux ans, elle demanda la garde de l’enfant et l’obtint. Les formalités ne rencontrèrent aucun obstacle, alors que c’est si souvent le cas. L’absence de revendications de la famille biologique facilita sans doute les choses.
À treize ans, Emmanuel accueillit sa sœur avec une méfiance qui se mua bientôt en un intérêt démesuré. Il la prenait dans ses bras, la cajolait, embrassait ses joues potelées, refusait de s’en séparer. Il ne craignait plus d’être délaissé par ses parents au profit de la petite dernière. Mais il ne comprenait pas leur décision. Les Delporte n’avaient jamais manifesté de tendresse excessive envers lui. C’était leur fils – quelle évidence ! – et un fils, on est censé l’aimer.
La fillette s’appelait Sara qui, très vite, devint Siri dans la bouche d’Emmanuel. Il était fasciné par le regard sombre et ardent de sa sœur, par les reflets mystérieux qui miroitaient dans les prunelles mobiles. Il aimait caresser les boucles noir jais qui contrastaient avec sa blondeur de garçon au teint clair. Si on les avait observés tous les deux – Emmanuel et Siri –, on aurait assisté à un curieux spectacle : leurs doigts, leurs yeux, leurs lèvres bougeaient dans un langage qui n’appar­tenait qu’à eux. Les nuits où Cathy était de garde à l’hôpital, le garçon restait avec sa sœur, s’en occupait comme un père de son enfant, surtout depuis que Jean Delporte était moins présent à la maison.
Il lui apprit à lire et à écrire, à dessiner et à peindre, et l’entoura de son amour démesuré. Siri grandit, devint une jolie fillette pleine de vie et de rires. Elle adorait son frère, elle ne voyait que lui. Comme Emmanuel, elle possédait un sens développé de la justice. Quand il entama ses études de droit, elle sut qu’il quitterait un jour la maison et qu’elle ne pourrait s’y opposer. Elle demeurerait seule avec Cathy, car le père s’en était allé, sans doute pour toujours, avec une autre femme. Siri pourtant ne conçut aucun chagrin du départ de son frère. Seul comptait le bonheur de celui-ci.
Devenus adultes, ils continuèrent à se voir régulièrement. À vingt ans, elle lui confiait ses premières amours, ses hésitations quant à son avenir professionnel – elle ne savait pas si elle aimait assez le dessin pour en faire son métier, mais à quoi d’autre aurait-elle été destinée ? Avait-elle même un don ? Elle en doutait. Pendant une courte période, elle se questionna beaucoup sur ses origines algériennes, sa méconnaissance du pays et de la langue qui y était parlée, mais cela ne dura pas longtemps. Emmanuel l’écoutait, il se sentait investi d’une mission, car il était plus âgé qu’elle de onze années et déjà établi en tant qu’avocat, dans un cabinet qui tournait plutôt bien. Quelles que soient les femmes – nombreuses – qui allaient traverser l’existence d’Emmanuel, quels que soient les amants que connaîtrait Siri, le frère et la sœur resteraient attachés l’un à l’autre par des liens indéfectibles.
À la mort de leur mère, disparue dans un accident d’avion, Emmanuel et Siri firent la promesse solennelle de ne jamais s’oublier même si leurs chemins devaient parfois s’écarter. Siri était devenue illustratrice de livres pour la jeunesse, elle vivait seule, dans un studio en plein cœur de Bruxelles. Lui, même s’il était resté plutôt volage, s’était marié et avait deux enfants. Il menait sa carrière d’avocat tambour battant.

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