Sorbet d’abysses – Véronique Emmenegger

Le début
La nouvelle vénéneuse vient de fendre la réalité de ses airs de fiction. Un cumulus noir passe, une main gantée tire la chaîne, une coulée de poix s’abat.
Le docteur Crohn n’est pas là pour emballer la réalité, ce n’est pas le Père Noël, et Shirley se prend la tête dans les mains. Panique à neurones-city, elle a l’impression que son cerveau rétrécit. À sa gauche, un peu penché dans une chaise Louis XVI, se tient Égault. Cela fait trente ans que ce philosophe au caractère d’ouragan est l’homme de sa vie. En face d’eux, on devine le cynisme du neurologue habitué à ces diagnostics, bien barricadé derrière son bureau, affublé d’un regard qui se voudrait compatissant, mais en tant que sadique, cela ne lui pose pas trop de problèmes. Bientôt, la partie de golf rituelle viendra aérer tout ce brouillard cérébral et lui redonnera son sourire narquois de gagneur.
– L’oubli est un animal sauvage qui dévore tout sur son passage, prône-t-il en s’éclaircissant la gorge. Il commence par mordre ce qu’il a de plus proche, les membres de sa famille…
Pourquoi attendre d’un neurologue qu’il manie la psychologie ? Ce technicien de nos mécaniques infimes n’a que faire de la face cachée de la force : le sentiment. Pire, ça n’est pas son boulot de consoler, d’accompagner, d’ailleurs comment pourrait-il rassurer cette femme puisqu’il le sait mieux que quiconque, les maladies de démence ne sont qu’une lente chute programmée, une descente aux enfers avec des escaliers lustrés de savon noir, une balade au pays de la soumission et de la dégradation. Mais s’il lui balançait les choses telles quelles, il pourrait mettre la clef sous la porte et changer de métier. Du coup, lâcher les clubs pour le ping-pong ! Il faut donc mentir momentanément afin d’enjoliver le départ pour le grand voyage.
D’abord s’intéresser, discuter un peu de sa vie à lui, de philosophe, de son couple et puis après de la constellation familiale. Ont-ils des enfants ? Savoir ce qui les a amenés là, tous les deux, afin de traquer la genèse et les germes de la suspicion. Égault, soudain angoissé par la nouvelle inattendue, semble perdu. On dirait un petit enfant dans un grand magasin.
Le commencement de son mal s’avère difficile à dater. Tout au plus quelques souvenirs devenus étranges à la lumière de cette nouvelle donne. Elle se rappelle ce jour d’anniversaire de leur premier fils, Donatien, de ses vingt ans. Alors que tout le monde était assis autour de la table familiale saturée de confiseries, il était arrivé en retard, fidèle à ses habitudes d’individualiste forcené, un article à terminer, un livre à peaufiner, enfin un évènement qui valait plus que la ponctualité. Il se tenait dans l’ouverture de la porte, droit comme un videur de boîte de nuit, l’œil dans le vide.
– Alors papa ? s’était écrié Donatien en se levant pour courir l’embrasser.
Déjà un peu envoûté par les caresses de l’alcool, le fils n’avait rien noté d’anormal bien que la main d’Égault, crispée sur son trousseau de clefs, n’arrivait pas à s’ouvrir pour répondre aux accueillantes accolades. Le patriarche avait trouvé sa place, calé entre ses deux filles, et avait étrangement souri à sa femme d’un air rêveur qu’elle ne lui connaissait pas.
Non, plus récemment encore ; elle venait de remonter le fil du temps afin d’attraper un autre nœud dans cette escalade apocalyptique, en se concentrant des images se précisaient, il y en avait même une qui sortait du lot.
Elle les revoit assis tous les deux à la table ronde du salon. Ils sont en train d’écrire des cartes de vœux à diverses connaissances. C’est un travail laborieux, car Égault connaît énormément de monde professionnellement. Ils ont donc adopté ce rituel : quelques jours après Noël, une fois que les emballages colorés ont fini de brûler dans la cheminée, que les présents reçus sont sagement rangés à leur place, le chat Baruch saute sur les genoux de son maître et le travail peut commencer.
Shirley a devant elle une pile de cartes avec des étoiles de toutes les couleurs. Égault en saisit une, et elle se réjouit de son esprit d’entreprise, lui qui rechigne à s’asseoir, à donner de son temps. Dans sa main droite il tient un fameux stylo quatre-couleurs, en sort la mine rouge, commence à dessiner de multiples yeux sur la plus grosse étoile. Il prend une deuxième carte et continue son manège, cette fois-ci en dessinant des bouches.
Croyant d’abord à une facétie, sa femme tente de rencontrer son regard qu’elle désirerait taquin, mais rien de cela, le philosophe dessine des yeux et des bouches rouges sur les cartes de vœux. Lorsqu’elle le lui fait remarquer, il a ce sourire absent qu’elle retrouvera si souvent, un rictus flou, résultat d’un faux-pas. Puis il revient à lui comme s’il se réveillait. Shirley prend discrètement les cartes maculées et les jette. Ils continuent ensemble d’écrire les bristols restants.
La voix du Docteur Crohn sort Shirley de sa rêverie amère.
– Pour résumer, j’hésite entre Alzheimer et Parkinson. Des examens plus approfondis nous permettront d’être au clair avec cette sombre nouvelle, si je puis dire…
Il rit tout seul.
– Il me semble que j’ai un autre exemple, avance Shirley.
– Inutile de vous enfoncer dans le souvenir, ce que vous m’avez dit me suffit amplement, tranche le neurologue.
Pendant ce temps, géant prostré sur sa chaise, Égault n’a pas frémi.
– Ce qu’il faut savoir est simple, c’est une maladie qui dure longtemps et à laquelle on a donc tout loisir de s’acclimater, continue le docteur Crohn.
Tout loisir, comme s’il s’agissait de vacances ! Encore abasourdie, Shirley peine à entendre ces mots. C’est un peu comme si on venait de la passer à tabac et qu’on lui refermait une portière de voiture sur les doigts.
– Oui, se gausse-t-il, c’est une attaque au ralenti, je ne sais si on peut le dire comme ça, mais c’est beaucoup plus confortable pour la famille, contrairement aux accidents de la route qui vous laissent un cadavre sur les bras. On a le temps de s’adapter, de voir venir. Personnellement, s’il fallait choisir, je prendrais une maladie de démence les yeux fermés.
Shirley doit se contenir. D’abord parce qu’elle ne sait pas comment Égault va réagir face à l’insolence de ce médecin qui, à force de croiser des dizaines de cas, prend les évènements à la légère. D’ailleurs il poursuit sa frénétique explication en assurant que, de nos jours, cela n’a rien d’exceptionnel et que Shirley n’est pas, mais alors pas du tout la seule ! Nous vivons bien trop longtemps actuellement. Au moins, du temps de nos ancêtres, le problème ne se posait pas, le froid abattait son boulot de faucheuse, une bonne pneumonie réglait ce genre de chose, et surtout, les gens étaient habitués à la mort. Aujourd’hui, cela n’a plus rien à voir. À chaque fois qu’on avance ce diagnostic, d’abord personne ne le croit parce que les patients sont toujours normaux au début, ils présentent ce qu’on appelle des symptômes légers, chacun se dit que cela va aller malgré tout. Qui pourrait se douter du désastre qui va suivre ? Du goût de cendre, du déclin qui va être omniprésent ?
– Combien de temps ? a été la seule phrase que Shirley a réussi à articuler.

4 réflexions sur « Sorbet d’abysses – Véronique Emmenegger »

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  2. nathavh

    Un livre marquant sur un sujet universel. Un récit sur le deuil des mots, touchant, mordant, féroce, le tout avec une touche d’humour en prime.

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  3. nathavh

    Egault (Ego car centré sur lui-même) est la vedette, orateur hors pair, philosophe donnant des conférences partout dans le monde. Il a l’habitude qu’on l’écoute et c’est pareil à la maison. Il y règne en dictateur, tyrannique, handicapé du cœur.

    Shirley sa femme de quinze ans sa cadette, était âgée de 18 ans lorsqu’elle a croisé son chemin à l’université. Elle est devenue son assistante et sa femme, c’était plus pratique. Elle est soumise, sous son emprise, elle est la protectrice de leurs trois enfants.

    Donatien : 26 ans, effacé, irrécupérable de la société pour son père car il préférait lire des bd plutôt que les livres de philo achetés par son père. Il est prof de français.

    Sixtine : 24 ans, fait des études de médecine. C’est la sacrifiée, celle qui a appris à vivre par l’injustice (méthode d’éducation d’Egault)

    Olga : 18 ans, la préférée, la confidente de son père mais aussi devenue l’insoumise, attirée par l’Afrique et les Beaux- Arts.

    Voilà le portrait de la famille mais tout va basculer.

    D’entrée de jeu sans ménagement, le docteur Crohn annonce à Shirley et Egault qu’il est atteint d’une maladie dégénérative de la mémoire et du langage, du type Alzheimer ou Parkinson.
    Shirley collationne ses souvenirs qui malheureusement corroborent ces dires.

    Egault réfute la situation, il est dans le déni le plus grand. Ce n’est pas possible, il a une mémoire d’acier, un QI élevé, c’est une erreur et continue ses activités comme si de rien n’était …mais petit à petit arrivent des incidents.

    Shirley doit prévenir ses enfants de la situation. C’est là que cela devient intéressant car Véronique Emmenegeer axe son récit non pas sur la maladie mais surtout sur les conséquences de celle-ci sans l’entourage familial. Sur la façon dont chacun va vivre la situation, se remettre en question et sa prise de conscience.

    Shirley se remettra en question en comprenant qu’au final le bonheur n’était pas toujours au rendez-vous. Comment réagira-t-elle ? Et les enfants ?, comment réagir face à ce père qui a toujours été égoïste, centré sur lui-même, froid.

    L’écriture de Véronique Emmenegeer n’est pas non plus sans humour, certaines situations devenant carrément drôles. Le récit est bien documenté sur l’évolution de la maladie, il projette chacun dans les réactions que nous pourrions avoir, pas pathos du tout, il décrit simplement la vrai vie. Un récit sur le deuil des mots, touchant, mordant, féroce aussi.

    Un livre marquant sur un sujet universel.

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