Comme un roman-fleuve – Daniel Charneux

Le début
Ses promenades l’emmenaient rarement au-delà du pont de Fragnée, où se rejoignent les eaux de l’Ourthe et de la Meuse, ou alors l’été, quand il se décidait à suivre durant plusieurs heures le sentier de grande randonnée qui filait vers le sud, le long de l’Ourthe, entre les versants d’une vallée profonde, boisée, riante et sombre, une vallée de larmes, songeait-il parfois, quand tout évoquait la joie des grandes vacances, quand l’hiver semblait hors de portée, vaincu, muselé.
Des familles se baladaient là, nonchalamment, des garçons plongeaient, torse maigre et nu, peau bronzée, sous les rires criards des filles, on pique-niquait sur les prés, comme autrefois, sans songer que l’hiver, souvent, l’eau enflait, débordait, noyait chalets et bungalows construits, allez savoir pourquoi, en zone inondable, et des larmes, les riverains en versaient, les riverains que l’on n’avait pas prévenus et qui s’épanchaient devant les caméras, ou que l’on avait prévenus, mais qui avaient tout de même construit: C’est si beau, l’été, c’est si agréable!
La plupart du temps, il restait à flâner dans la cuvette de la ville, s’attardait parfois sur un banc du quai des Tanneurs, à regarder passer les péniches au nom étrange – Pachamama, Orta, Sayonara –, laissant ses yeux errer parmi les remous du fleuve, creux et bosses où miroitaient le ciel gris, les nuages, le soleil pâle.
Sur la rive gauche, derrière la maison Curtius, un petit pignon vert perché à flanc de coteau attirait son attention, l’hiver – un pignon vert tendre qui, l’été, s’effaçait dans le feuillage – et François songeait que des gens vivaient là, dissimulés sous les frondaisons, que d’autres logeaient sur des péniches, que des touristes parfois passaient, sur le Pays de Liège ou sur le Sarcelle IV, suivaient le fleuve jusqu’à l’île Monsin ou jusqu’à Maastricht puis remontaient le courant, descendaient du bateau qui s’amarrait près de la passerelle, répandaient à travers la ville leurs appareils photos, leurs guides touristiques, leurs polos fleuris.
Il prenait le parvis des Écoliers, s’enfonçait dans les rues étroites, retrouvait, derrière sa double grille, Roture où les clubs de jazz avaient disparu (résonnaient encore dans sa tête le sax ténor de Bobby Jaspar, la guitare de René Thomas, l’alto de Jacques Pelzer qui égrenaient de vieux standards: These foolish things, Over the rainbow, Star eyes…); c’était dans le temps, songeait-il, comme si à un moment donné il avait glissé hors du temps, pour une grossesse extra-utérine promise à l’échec, au naufrage.
La fonte des neiges gonflait le flot et les affluents débordaient, Ourthe, Vesdre, Amblève; deux gamines étaient tombées quelques semaines plus tôt, en amont, et leurs corps demeuraient introuvables, poussés par le courant peut-être jusqu’en Hollande, pourquoi pas jusqu’à la mer du Nord, qui pouvait savoir?
Il tournait en rond, traversait le pont d’Amercœur, s’égarait dans l’impasse de l’Avenir, et son esprit dérivait à travers les rues où le soir tombait, à travers les années où l’accompagnaient des ombres, regagnait enfin, entre chien et loup, par le quai désert où le vent s’était levé, la grande maison en pierre de taille où Sonia n’avait pas encore allumé.

Il poussait la porte du salon, prononçait les mots machinaux: Tu es là? Tu as mangé? Lui-même dînait souvent en ville, au Cecil ou chez Amedeo, sinon se contentait d’une tranche de jambon, d’un quignon de pain, d’un fruit, cela faisait longtemps que Sonia ne préparait plus rien, longtemps que la dernière bonne avait renoncé.
Elle était là, dans le fauteuil crapaud vieux rose, avec ses lettres, ses photos, un verre de Porto sur un petit guéridon, elle était là dans la pénombre, et les lumières de la ville déjà se noyaient dans la Meuse, et les derniers coureurs passaient sur le quai assombri, dans leurs maillots de corps fluorescents et jaunes, pareils à des lucioles qui bientôt céderaient la place aux briseurs de vitres espérant trouver dans les voitures stationnées le long du fleuve de quoi se payer leur dose d’héroïne.
Tu as mangé ? répétait-il sans obtenir plus de réponse que de ces inconnus qu’il saluait encore machinalement, les croisant sur le chemin de halage devenu de grande randonnée, parce que c’étaient tout de même ses frères humains, et dont il n’obtenait qu’un regard soupçonneux, un pas soudain accéléré ou se détournant comme d’une crotte de chien, d’une plaque de verglas, eux qui comme lui pourtant étaient embarqués sur le chemin de l’âge.

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