Michel Claise – Larmes du crime

Le début

La vieille femme en peignoir rose, les cheveux gris et blancs mêlés comme des cordages de navire, bran­dissait un couteau de cuisine, la pointe dirigée vers le cœur de la policière. Ses yeux étaient embués de larmes retenues et ceux qui assistaient à la scène ne savaient pas si elles étaient l’expression de sa colère ou de sa détresse.

Lundi, premier jour de piquet.
Le commissaire Jean-Michel Lenonce, grand patron de la « crim » à la police fédérale de Bruxelles, avait commencé sa semaine de garde par une tentative de meurtre entre époux, une querelle commencée dans un café et qui avait mal tourné. Il était arrivé sur les lieux du crime à huit heures du matin, appelé par les policiers zonaux qui avaient découvert, une heure auparavant, le mari, baignant dans son sang, le thorax perforé d’un coup de couteau, d’un seul, mais à hauteur du cœur. C’était leur fils de trente ans qui avait donné l’alerte. Alors qu’il était descendu comme tous les matins de son deuxième étage pour prendre son petit déjeuner dans la cuisine avant de se rendre à son travail, il avait trouvé son père agonisant sur le carrelage et sa mère, une serpillière à la main, en train d’éponger sur le sol souillé le sang qui s’écoulait doucement de la plaie. Les secours et la police étaient arrivés en même temps ; les ambulanciers avaient emporté le moribond, dont le sort funeste paraissait scellé. Il avait fallu peu de temps au commissaire pour retracer les faits. Le couple de retraités habitait une maison unifamiliale, près de la place communale de Saint-Gilles. La veille, comme presque tous les soirs, ils avaient passé la soirée au café du coin. Monsieur Godard, c’était le nom de la victime, avait la boisson aussi facile que mauvaise, et il lui arrivait alors de passer ses nerfs sur sa femme.
« Vous comprenez, avait-elle expliqué, quand il boit de la bière, on peut encore se parler. Il se montre amoureux, on met une pièce dans le juke-box et il me fait danser, comme quand on était jeune. Mais dès qu’il fait chaud comme maintenant, il passe au pastis. Je lui ai dit d’ajouter de l’eau, plutôt que de l’anisette, mais des remarques, ça, il ne le supporte pas. Alors, il a commencé à me disputer. Devant tout le monde, il m’en a mise une. Regardez ! »
Un coquard lui colorait effectivement l’œil droit.
« Et ça n’est pas la première fois. On est rentré vers une heure. Il a encore voulu boire un pastis dans le salon. Je lui ai dit qu’il en avait déjà bu vingt et que ça suffisait. Alors, il s’est levé, et il m’a poussée dans la cuisine, contre le frigo. Croyez-moi, j’ai vu rouge. J’ai pris le couteau à éplucher les pommes de terre et j’ai fait comme ça. »
Le geste répété par madame Godard correspondait à la blessure subie par sa victime de mari : elle disait la vérité. L’enquête serait de courte durée, mais il fallait attendre la descente du procureur et du juge d’instruction, de service eux aussi, code de procédure criminelle oblige. Le juge était un vieux de la vieille, pipe au bec et bretelles de couleur, un homme avec autant d’expérience que d’humour. Pas comme le procureur, une jeune magistrate à peine sortie du stage judiciaire et dont ce serait la première descente. Au-dehors, l’orage se mit à gronder. En ces premiers jours de juin, une canicule s’était abattue sur le pays. Il faisait étouffant et, à tout moment, le ciel trop chargé pouvait, de ses éclairs, crever les nuages. Les policières zonales, deux charmantes beurettes, encadraient madame Godard en reluquant le commissaire d’un œil coquin. La quarantaine sportive, il avait une sacrée « gueule ». Pas trop grand, cheveux bouclés, visage émacié et, son éternel 9 mm à la ceinture, il avait l’allure d’un comédien sélectionné pour donner la réplique à un Depardieu au mieux de sa forme, dans un polar noir, style Quai des Orfèvres. Sa réputation de superpoulet le précédait à chaque intervention, et il plaisait aux dames. Un peu trop pour son ex-épouse, qui, l’année précédente, en avait eu assez de l’attendre les longues nuits de garde, rongée par l’acide de la jalousie. Mais il n’était pas infidèle et n’avait qu’une seule maîtresse : son boulot. Depuis, il vivait une vie de célibataire, un peu maussade, éclairée par les week-ends avec son fils de douze ans, Ludovic, qui tentait, sans trop de succès, de l’initier aux plaisirs de la PlayStation.
Un crissement de pneus suivi de claquements de portières annonça l’arrivée des magistrats. Précédant son greffier, monsieur Guibon, avec qui il travaillait depuis plus de dix ans, le juge d’instruction Bart Bellens, toujours aussi hilare, pénétra dans le salon de cette famille déchirée par le drame survenu dans la nuit. Derrière lui trottait une jeune femme, assez mignonne, mais d’apparence si jeune qu’on l’aurait crue encore étudiante. Ce devait être le nouveau procureur.
– Monsieur le commissaire, permettez-moi de vous présenter madame le Procureur Odette de Thiers.
À l’oreille du policier, il glissa en guise de boutade :
– … Avec un petit « de » comme dans « prison de Forest ».
La jeune femme tendit la main : elle tremblait un peu, signe de son émotion. Une première descente sur une scène de crime est toujours impressionnante, même pour les caractères les plus forts, et reste gravée dans la mémoire.

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