Annick Stevenson – Génération Nothomb

Le début

Un immeuble ancien, dans le treizième arrondissement de Paris, à l’extrémité de la rue Huyghens, juste avant le point de fusion avec le boulevard Edgar Quinet qui longe le cimetière du Montparnasse. Décor: un petit bureau anonyme, haut de plafond, dans lequel la fenêtre aux larges carreaux recouvre tout un mur. Des meubles noirs, dont une bibliothèque remplie de livres, et une simple table, collée contre le mur. Sur celle-ci, des piles d’enveloppes.
Il est neuf heures à peine, l’immeuble est silencieux, les bureaux presque encore tous vides. Mais elle est déjà là, de noir vêtue. Elle s’approche de la table, s’immobilise. Le regard rivé sur les lettres, ces centaines de missives qui l’attendent. C’est toujours ainsi lorsqu’elle s’absente quelques jours, elle le sait, le courrier s’accumule. Récemment, elle avait expliqué à une journaliste qu’elle s’astreignait un peu – ou plutôt non, que ce n’était pas une astreinte car elle le voulait et c’était un plaisir pour elle – à répondre à un maximum de huit lettres par jour. Ce chiffre était souvent dépassé, mais elle avait l’impression que si elle allait plus loin elle se laisserait engloutir.
Devant la pile qui déborde, cette crainte de se laisser ensevelir ressurgit. Remonte aussi le souvenir du corps d’enfant qui se laissa échouer dans un étang de pierre, hypnotisé par les gueules béantes de carpes silencieusement impudiques lui imposant la vision de leur tube digestif, exhibant leurs entrailles. Plus de carpes mais des lecteurs pour lui exposer aujourd’hui ce qu’ils ont au plus profond d’eux-mêmes, dégorger sur elle frustrations, rêves, amours, colères, caprices, fantasmes, secrets intimes. Comme l’enfant d’hier, qui craignait, à trop subir les baisers poissonneux, de changer d’espèce, devenir silure, elle guette d’hallucinantes métamorphoses.
Pour résister à la masse convulsive qui l’attend certains lundis matins, elle s’efforce, disait-elle à la même journaliste, de toujours garder à l’esprit que ces lettres sont des cadeaux qu’elle reçoit. Afin de ne pas gâcher le plaisir de la découverte, elle ne les ouvre qu’une à une, n’abordant la suivante que lorsqu’elle a achevé la lecture de la première, pris le temps d’y réfléchir, et d’y répondre avec le respect et la patience qu’elle estime devoir à celle ou celui dont elle est la confidente.
Elle s’assoit et prend en main la première enveloppe. Une écriture appliquée, qu’elle ne connaît pas. Un timbre aux tons rouge et or représentant une scène du Sud de la France, soigneusement choisi à n’en pas douter. Elle la décachette, et commence sa lecture.

Bonjour,
Vous ne me connaissez pas. Vous ne me reconnaîtrez pas, même si j’ai le courage de faire un jour comme ces filles qui attendent des heures pour vous approcher. Je ne suis pas une fille, je suis un homme. Enfin, c’est ce qu’on dit. Moi je ne m’y fais pas. Quand mon père, mon patron, les potes, me bassinent des «Tu es un homme maintenant», j’ai envie de sortir l’artillerie. Je sais que vous me comprenez. Vous êtes même la seule à qui je peux dire ces choses.
Bref, j’ai les cheveux courts, un visage banal, ni trop beau ni trop moche non plus, je suis de taille moyenne, pas trop typé… Si vous me rencontrez, vous ne ferez pas du tout attention à moi.
Et pourtant vous m’avez fait!!!

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