Isabelle Bary – La prophétie du jaguar

Le début

Toute ma vie, j’ai attendu ce moment.
Tu comprends ?
Non, bien sûr, tu ne peux pas comprendre.
Toi, tu vois juste un type sale et usé que tout le monde appelle « Nono » et qui chiffonne une vieille lettre fripée entre ses doigts. Comme un gamin qui hésite, planté tout raide devant une petite maison, là de l’autre côté de la rue.
Pourquoi avoir attendu tout ce temps ?
Ben, pour rester en vie, tiens !
Oui, c’est exactement ça : c’est l’attente de ce jour qui m’a donné la force de vivre.
T’aurais pas une cigarette ?
Excuse-moi, je suis un peu grossier, parfois. Comment pourrais-tu comprendre, toi qui ne connais rien de mon histoire ?
Tu aimerais que je te la raconte ?
Mais si je te la raconte, il ne me restera plus rien.
Tout est là, tu vois, dans cette enveloppe. Mon histoire ne tient qu’à un vulgaire bout de papier. Si je la divulgue, j’aurai les mains tout à fait vides ! On n’attendra plus rien de moi et je n’aurai peut-être même plus la force d’exister.
Non, non. Un peu de patience !
Tu comprends mieux déjà ?
Ah ! Je suis content.
Alors, tu saisis aussi que cette attente qui a stimulé toute mon existence a atteint sa limite aujourd’hui.
Que le moment de tenir ma promesse est arrivé.
Que je vais traverser cette fichue rue, m’arrêter devant cette foutue maison rose et y déposer cette satanée lettre. Jouer mon rôle, quoi.
Tu sens bien que l’instant est crucial (c’est comme ça qu’on dit, non ?) Que, conditionné toute ma vie à accomplir cette tâche, j’en arrive enfin au moment d’agir.
Et tu te dis que cette promesse singulière en vaut sûre­ment la peine.
En réalité, rien n’est plus dangereux que ce moment !
Pourquoi ? Tu me demandes pourquoi ?
Mais parce qu’il va changer le cours des choses, tiens, voilà pourquoi !
Pour une fois dans ma misérable vie, je vais accomplir une tâche. J’en serai responsable !
Mon acte est mince, tu sais bien, j’excelle dans la médiocrité. Mon rôle est minuscule, et ma part dans l’histoire plus petite que les puces de mon chien.
N’empêche, je suis la clé, le point de départ de quelque chose. Et ça, ça, c’est dangereux !
Je vais me séparer de cette lettre, et il se pourrait bien qu’une partie de ce monde touche à sa fin.
Que je te raconte mon histoire ? Tu insistes !
Bon ! Je vais juste te dire que la misère existe. Qu’il ne faut pas la tenter. Qu’elle est comme un monde sans chaleur ni lumière. Qu’un jour, par malchance ou inattention, on peut tous y glisser. Au début, on ne réalise rien, pas même qu’on a glissé. Puis vient la douleur. On croit toujours qu’on va la surmonter, qu’on va s’en sortir parce que l’avenir ne peut être que meilleur. Mais, une fois qu’on y a glissé, dans la misère, rien ne peut plus nous arrêter.
Moi, j’ai glissé il y a vingt-cinq ans, jour pour jour.
Et c’est là que commence l’histoire.
L’histoire de ce serment, celui qui a défini mon existence. Cette lettre m’acquitte d’une partie. En dévoilant mon histoire, je me libérerai de l’autre. Et plus rien alors ne me tiendra en vie.
Tu vois, je suis petit, crasseux et insignifiant, mais pas idiot. Je suis le déclenchement de l’histoire et, si tout se passe bien, j’en serai aussi le dénouement.
Tout sera dit alors, et je pourrai m’en aller en paix.

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