Françoise Lalande – La séduction des hommes tristes

Le début

Alors, voyant que le soleil descendait à l’horizon, il appela son chien Sol, une bête sauvage aux longs yeux jaunes, puis il appela Luna, compagne de Sol, maigre comme lui, au mystérieux regard doré, il appela l’oiseau noir qui n’avait pas de nom, mais qui était bavard comme un perroquet, il appela le petit âne qui s’entêtait à dormir devant la porte de sa case, et dont le souffle parfois l’inquiétait comme le souffle d’un agonisant, et lorsqu’il eut devant lui les animaux qui étaient sa famille, il descendit vers la plage de Pochutla, veillant à ne pas déraper sur la caillasse, à ne pas se tordre une cheville, il marchait lentement, la main posée sur l’échine de l’âne, il observait que Sol et Luna, impatients comme toujours, descendaient à toute allure, leur derrière semblant danser à cause de cette joie du soir, la promenade sur la plage, puis la rêverie face à l’Océan, tandis que le ciel, comme un rideau de théâtre que l’on tire, s’ouvrirait bientôt sur la voûte étoilée, il la fixerait, attendant que ses yeux se ferment doucement, alors, chiens, âne, oiseau noir, pourraient à leur tour s’assoupir, excepté Sol qui ferait semblant, l’oreille toujours dressée vers les bruits familiers, prêt à dénoncer par ses aboiements le bruit différent, donc inquiétant.

Il descendait lentement, attentif au chemin étroit qu’il connaissait bien, mais qui toujours lui réservait des surprises, un iguane que le bruit de la marche a troublé et qui fuit les promeneurs incongrus, une mygale irritée par tous ces animaux qui la dominent, et qui traverse le chemin d’une allure de vieux promeneur, il considérait l’iguane et la mygale comme des voisins peu aimables mais pas dangereux, il les laissait passer, ralentissant sa progression, la main retenant l’échine de l’âne, un peu, pas trop, sinon l’âne s’arrêterait, interrogerait son maître de ses gros yeux ronds où l’homme lisait à chaque fois la bonté du monde, et où il puisait quelque chose qui gonflerait son cœur de reconnaissance, quelque chose qui ressemblait à de l’amour, puis les animaux antiques passés, il reprendrait sa descente lente vers la plage, examinant au passage les massifs fleuris que le jardinier arrosait à la tombée du jour, parce que, à cette heure, disait-il, les fleurs étaient tristes, et l’homme aimait l’entendre parler des fleurs de cette façon, songeant que l’eau leur rendrait leur joie, le bonheur d’être fleurs, tout en se demandant quelle eau lui rendrait sa joie, à lui qui depuis tant d’années mourait d’une soif dévorante.

Mais était-ce vraiment de la tristesse, ce mystère qui le rongeait en douce depuis si longtemps, enfin c’était quoi «si longtemps»?, depuis un événement mutilant dont il n’avait parlé à personne, oui, était-ce vraiment de la tristesse ou était-ce plutôt un sentiment d’insatisfaction permanente, ainsi que sa mère le lui reprochait quand il était petit, Jamais content!, et elle avait l’habitude de préciser pour ses amies venues prendre une tasse de thé l’après-midi, que son fils était insatisfait comme une femme, expression étrange, aveu inconscient, le comparant à son fils aîné, son préféré disait-on dans la famille, un garçon séducteur, rusé, échangeant pendant la récréation des billes de verre avec ses camarades, au détriment de ces derniers, un vrai vendeur!, tandis que le cadet, souvent malade, apparaissait comme un enfant mal dégrossi, un enfant à qui les institutrices successives prédirent un avenir moyen, encouragèrent les parents à ne pas trop exiger de lui qui, apparemment, pouvait si peu, énumérèrent des études possibles, mais surtout pas universitaires, à quoi pensait-on?, regardez ses dessins puérils, disaient-elles, présentant une feuille dégoulinant de zébrures criardes, il avait cinq ans, et on jugeait son beau dessin pour la fête des mères « puéril », il entendait et il se fâchait, il cassait les objets, il était bruyant, il fatiguait son entourage, souvent, aussi, il le faisait rire.

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