Pierre Guyaut-Genon – Pas de deux

Le début

Londres. Octobre 2006.
– Me retrouver en boîte à passé quarante balais en train d’écouter du rock en allemand… Vous savez quoi, Mike?… Ma vie est un échec !
Le nez plongé dans son verre de Bloody Mary, Mike Pasternak ne sembla pas s’offusquer de la soudaine familiarité de son interlocuteur. Il esquissa même un début de sourire. Cela faisait une bonne heure qu’il s’était accoudé au bar du Propaganda, un night-club de Soho où les membres de la société Media Show avaient l’habitude de venir boire quelques verres – et plus si affinités, en fin de journée.
La sono criarde se calma soudain, et l’autre relança la conversation.
– Remarquez, vu votre fonction dans notre société, je ne devrais pas dire ça. C’est comme si je tressais moi-même la corde pour me pendre… Mais bon, moi l’allemand, ça me crispe… À part pour commander un peloton d’exécution, cette langue ne vaut pas tripette!
Mike Pasternak reposa son verre sur le bar en bois patiné et serra les lèvres tout en fronçant le nez, ce qui accentua le côté goguenard de son expression. Son vis-à-vis, qui répondait au nom de Joshua Logan, marqua un temps d’hési­tation, se tortilla sur son tabouret, descendit le reste de son verre de Chivaz, se passa la main sur son visage luisant de transpiration, puis fit signe à la barmaid de lui remettre ça, avant de confier, la mine penaude :
– Faut pas me juger, je suis à moitié bourré et je réalise soudain que votre nom, Pasternak, est peut-être d’origine allemande. Désolé…
– Ukrainien de Kiev au départ, néo-zélandais par la suite, lui souffla Mike.
– Ah bon, vous êtes néo-zélandais?
– Belge.
– Je vous demande pardon?
– Belge. Le Néo-Zélandais, c’était mon arrière-grand-père qui, à l’âge de vingt ans, s’est engagé dans le Corps Expéditionnaire du Commonwealth pour venir se battre en Picardie à la fin de la Première Guerre Mondiale.
– La Picardie était belge?
– Non, mais quand mon aïeul s’est pris un éclat de shrapnell dans la poitrine, il a été transporté dans un hôpital de campagne basé sur la côte belge.
– Et après?
– Romance classique. Il est tombé éperdument amoureux de son infirmière, prénommée Marie-Louise, ils se sont mariés dès l’armistice, et six mois plus tard naissait mon grand-père.
– Ils ne sont pas allés vivre en Nouvelle-Zélande?
– Ils le prévoyaient, mais mon arrière-grand-père est mort d’un cancer du poumon en vingt-trois. La conséquence de sa blessure, fort probablement.
Joshua Logan grimaça dans son verre déjà à moitié vide et devint pensif.

Profitant de cette brève interruption, Mike Pasternak s’observa dans un miroir placé sur un pilastre jouxtant le bar et se redressa aussitôt, son corps ayant tendance à s’avachir un peu trop à son goût. Puis il enchaîna sur quelques mouvements du cou et de la mâchoire destinés à la remettre parfaitement d’équerre.
Son compagnon reposa son verre et lui lança un regard en coin.
– On vous a déjà dit que vous aviez un petit air de ressemblance avec Kevin Spacey?
– Tard le soir…, s’amusa Mike Pasternak. Et vous, Mister Logan, quelles sont vos origines?
– Manchester… Mais si on remonte plus loin, ma famille à quitté Varsovie à peu près à l’époque où votre aïeul passait l’arme à gauche. Ce qui explique en partie ma propension à boire comme un Polonais.
Mike Pasternak ne releva pas. Il détourna simplement la tête pour échapper à l’haleine chargée de Joshua Logan. Puis il se donna un temps de réflexion en laissant glisser son regard sur le nombre impressionnant de bouteilles ornées de doseurs chromés dont les reflets scintillaient sur la falaise de frigos occupant le fond du bar.

– Tout à l’heure, vous avez semblé insinuer que j’aurais un droit de vie ou de mort sur vous…, reprit-il enfin.
Joshua Logan commença par demander à la barmaid de lui remplir à nouveau son verre. Pendant qu’elle y faisait tinter une poignée de glaçons, il alluma une Players, toussa, se moucha dans une serviette, puis répondit enfin après s’être essuyé le visage avec la pochette de son costume trois-pièces Mark & Spencer.
– La boîte qui vous a envoyé chez nous, Jobmaster, ce sont des redresseurs d’entreprises?
– Audit, précisa Mike Pasternak en faisant tournoyer un stylet en plastique fluo dans son Bloody Mary.
– Cela change quoi?
– Beaucoup. Nous dressons un état des lieux puis, si on nous le demande, nous suggérons des aménagements destinés à renforcer le bon fonctionnement et la rentabilité de l’entreprise.
– Comme virer un tiers du personnel?

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