Michel Claise – Les années paix

Le début

Le sifflement de la bouilloire sortit Julienne de sa rêverie. Son mari, qui avait passé une nuit difficile à cracher ses poumons, n’était pas encore levé. Les ennuis de santé de Marcel leur avaient fait renoncer aux vacances à Ostende avec les jumelles et petit Pierre, les premières pourtant depuis la fin de l’Occupation. Le médecin avait insisté pour qu’il prenne l’air de la mer du Nord, mais ils n’avaient pas voulu alarmer leurs filles avec la faiblesse de son état.
Julienne avait dosé avec précision le café et la chicorée dans le filtre en tissu jauni, le même depuis dix ans au moins, posé sur le pot à café. Il est vrai que, durant la guerre, il avait peu servi. La première rasade d’eau bouillante laissa s’échapper les effluves, qu’elle respira avec délectation. S’il lui fallait décrire en une image le symbole de la Libération, ce serait la volupté de ce moment retrouvé. Le liquide se mit à couler doucement, un ruissellement comme une musique, et elle reprit ses rêves là où elle les avait un instant laissés.

Hélène et Marcelle avaient entassé dans la voiture des valises, non, des malles de vêtements, livres et jouets, et, après avoir calé petit Pierre à l’arrière, s’en étaient allées vers Ostende, vers les souvenirs de leur enfance heureuse. Le garçon, d’habitude souriant, s’était mis à pleurer quand il avait compris que ses grands-parents ne venaient pas. Julienne sentait un picotement dans les yeux en y repensant. Mais elle était contente au fond d’elle-même de voir ses filles rayonnantes, après tant d’épreuves, et en si peu de temps. «Peut-être, se dit-elle, que les grandes souffrances sont plus faciles à digérer que les petits tracas quotidiens.» Elle ne connaissait pas tout des «années guerre» de ses filles et n’avait jamais voulu les interroger sur les détails de leur implication dans le plus grand réseau de la Résistance. Sa sensibilité de mère lui avait fait deviner beaucoup de choses. L’incident du Vieux Schaerbeek, un mois auparavant, quand Marcelle avait balancé son verre de vin au visage de Robert Van Steenkiste, avait fait ressurgir de vieux démons en elle, ceux qui lui soufflaient à l’oreille que sa fille n’était qu’une traînée. Mais elle avait réussi à les chasser, parce qu’ils appartenaient désormais à un passé révolu. Pour Hélène, elle avait parfaitement compris que jamais le père biologique de petit Pierre ne lui serait présenté, et que cela valait bien mieux. L’important, maintenant, c’était leur bonheur à tous. Machinalement, elle versa une deuxième rasade sur le marc de café qui commençait à s’assécher.

Un craquement se fit entendre à l’étage. Marcel venait de se lever. Julienne sortit les assiettes et couverts du petit-déjeuner et dressa la table dans la cuisine. Elle coupa ensuite deux grosses tranches de pain blanc, posa le beurrier sur la toile cirée et sélectionna dans le garde-manger un pot de confiture aux fraises, cadeau de Tante Éléonore. Elle repensait au bonheur, celui des gestes simples. Elle avait connu les deux guerres, et savait que leurs tourments laissaient des traces qui ne cicatriseraient pas. Marcel descendait l’escalier en se raclant violemment la gorge. Ses poumons ne guériraient jamais de l’attaque des gaz dans les tranchées de 1917. Au fond d’elle-même, Julienne pressentait que son mari se dirigeait doucement vers la fin de sa vie, une fin précoce. Mais que ce dernier voyage, ils le feraient ensemble, libres, heureux. Le soleil de juillet pénétra dans la pièce, s’imposant à la fraîche humidité du matin. Au-dehors, dans le jardin, un couple d’oiseaux piaillait à gorge déployée.

– Bonjour, Maman, souffla Marcel en déposant un baiser dans le cou de sa femme.
– Bonjour, chéri. Le café est presque prêt. Prends tes médicaments.
Il y en avait une collection impressionnante sur la commode du salon. Julienne versa la dernière rasade qui s’écoula plus rapidement. Elle servit deux grandes tasses et sortit de la réserve le lait et le sucre qu’elle avait oubliés. Sur la table du salon se trouvait le courrier apporté tôt par le facteur, et le journal du matin. Marcel s’en empara. C’était un de ses grands plaisirs quotidiens. Chaque jour, au petit-déjeuner, il en faisait une lecture commentée à son épouse. Il le prit et se dirigea vers la cuisine, en déchirant la bandelette postale. Une lettre s’était cachée entre les pages, qui chut sur le sol. Marcel la ramassa avec difficulté. Il reconnut immédiatement l’écriture parfaite d’Hélène.
– Chérie, nous avons reçu une lettre des filles.

Julienne se frotta les mains à son tablier et lui prit d’autorité l’enveloppe.
– Montre, dit-elle avec une certaine impatience, ce qui fit sourire son mari.
– Doucement, Maman, on va la lire à deux. Laisse-nous prendre le café.
Un peu boudeuse, Julienne posa la lettre sur la table et s’assit en face de Marcel, qui, visiblement, avait décidé de la taquiner gentiment. Il ignora la lettre et, après avoir dégusté une première gorgée de café, beurra sa tartine et la couvrit d’une épaisse couche de confiture. Julienne le fixait, attendant visiblement qu’il se décide à ouvrir le courrier. Mais il commença par déplier le journal et l’ouvrir tout grand, mettant ainsi une barrière de papier entre son sourire et l’impatience grandissante de son épouse.

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