Claude Javeau, Nicole Malinconi et André Sempoux – Trois retours sur images

Le début du texte de Claude Javeau
Beethoven

Nicole Malinconi a écrit quelque part: La musique, elle, vient d’un autre monde, d’au-delà du cercle fermé, d’avant lui peut-être, d’avant l’indigence; elle doit être de la famille de l’inaperçu et du frôlement et des choses perdues pour les mots; elle avoisine le dedans impossible de tout.

On ne pourrait sans doute mieux dire. Pour moi, c’est ainsi que j’éclaire ma perception des musiques que j’aime – et elles sont nombreuses, à commencer par celles du Maître, par excellence, en ces choses, et peu importent en l’occurrence les modes et les passades, Beethoven.

J’avais dix ans, peut-être un peu moins. Mon père, qui n’était pas mon héros au sourire si doux, m’a donné l’ordre de m’asseoir dans un fauteuil de ce que pompeusement à la maison on appelait le salon, celui qui était le plus proche du poste de radio. C’était encore un gros poste à lampes, avec des touches à l’avant pour faire entendre des stations pré-sélectionnées. Il était allumé, et il donnait la Symphonie pastorale. Alors mon père m’a dit: «Écoute».

C’est ainsi que Beethoven est entré dans ma vie. Il n’en est jamais ressorti.

On ne manquera pas de critiquer la manière dont mon père s’y est pris pour me le faire rencontrer. C’était un homme qui, en famille, n’acceptait guère la contradiction. À l’âge que j’avais alors, l’idée de ne pas lui obéir ne m’aurait même pas effleuré. Plus tard, et sur d’autres objets, nous nous sommes souvent affrontés. Mais pour ce qui est de Beethoven je n’ai jamais ressenti à son égard que de la reconnaissance.

Je vais rassurer mon lecteur. Beethoven n’a pas en moi refermé la porte derrière lui, et par cette ouverture des milliers d’autres compositeurs sont entrés. Certains avec fracas, comme Bach ou Chosta­kovitch, d’autres sur la pointe des pieds, comme Palestrina ou Poulenc. Certains sont restés sur le pas de la porte, comme Massenet ou Rachmaninov. Il arrive que je les entende aussi, par souci d’équanimité, mais d’assez loin. Beethoven est cependant toujours resté en tête de mon peloton. Il arrive que je le laisse dépasser par l’un ou l’autre de ses collègues. Schumann, par exemple, qui pourrait m’offrir le disque que j’emporterais sur l’île déserte: Frauenliebe und Leben (par Schwarzkopf avec Gerald Moore au piano).

La Pastorale n’est pas devenue mon morceau préféré de Beethoven. Ce n’est pas que je tienne ses symphonies pour des œuvres moins intéressantes que les dernières sonates ou les derniers quatuors, comme le prétendent certains mélomanes qui croiraient un peu déchoir en avouant aimer les grands déchaînements de l’orchestre de Beethoven. Mais je préfère l’Eroïca ou la Septième. Ou le mouvement lent de la Neuvième (son final chanté ne m’a jamais semblé indispensable). Chaque fois que je les réécoute, je découvre des nuances que je n’avais pas remarquées jusqu’alors. Tiens il y avait donc un hautbois dans ce passage. Tiens, le tempo vient de changer. Beethoven m’attend à chaque coin où mon oreille va se poster, avec toujours une nouvelle surprise. D’autres compositeurs offrent aussi de tels étonnements, Ravel, par exemple, ou Stravinsky. Mais Beethoven me paraît d’autant plus inattendu dans ce registre que l’on proclame volontiers connaître ses œuvres jusque dans leurs notes les moins perceptibles.

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