À l’envers l’origine – Joël Glaziou

Le début
Je n’ai pas le souvenir du commencement.
Malgré mes efforts, les repères restent flous. Je ne me rappelle aucune date précise. Pourtant, je me souviens parfaitement du lieu ; mais il a sans doute changé depuis trente ans.
Je te revois, assis sur le muret d’ardoise tout en haut du quai, juste en face de la Loire. Dos voûté d’adolescent qui pousse trop vite. Pantalon de velours et pull à col roulé, tout de noir vêtu, de la tête jusqu’aux pieds.
Je te revois, tu attendais là patiemment que tes parents, en visite chez des amis, passent te prendre avant de finir la soirée en compagnie de tes grands-parents maternels. Samedi ou dimanche, il en était ainsi et cela se répéta des mois, des années…

Et pourtant, malgré tous ces détails qui reviennent, je n’ai pas le souvenir du commencement.
Car l’idée n’est pas venue dès le premier jour. Tu étais censé faire quelques révisions en vue d’un devoir d’histoire ou de géographie. Mais en fait de géographie et en fait d’histoire, tu faisais celle du fleuve qui s’imposait et à tes sens et à ton imagination. Tu lisais, en refaisant l’histoire des rois qui avaient érigé leurs châteaux sur ses rives pour échapper au mortel ennui parisien. Tu lisais celle des mariniers qui tissaient leur réseau commercial entre amont et aval. Tu lisais celle de tes ancêtres noyés dans le fleuve et les tourbillons de la Terreur, celle de leurs combats contre ses crues subites malgré les levées qu’ils avaient dû renforcer.

Tu étais assis sur le quai de Saint-Florent, et tu rêvais de cette traversée des blancs, retour de la fameuse virée de Galerne, tu rêvais de Bonchamp graciant les prisonniers, tu rêvais de David d’Angers encore enfant que son père retrouvait sur ce même quai, puis du sculpteur à son apogée venu là pour inaugurer sa statue, et revenu, avant de mourir, lui rendre un dernier hommage.
Et tu rêvais le fleuve au miroir des saisons : glaçons amoncelés aux embâcles d’hiver, neige d’écume gonflant les crues de printemps, mince fil d’eau déchiré aux grèves d’été ou vagues hérissées aux orages d’automne. Tu te voyais déjà vivre au rythme du fleuve.
Tu rêvais d’heures égrainées au fil de l’eau, d’aube où les rives rosissent à l’horizon et de crépuscule où les peupliers noirs découpent à contrejour les vitraux du soleil couchant.
C’est là qu’un jour, lassé de ces vaines attentes, lassé de toutes ces révisions inutiles, de ces rêveries sans fin, tu as pris la plume. Là que commencent tes lettres imaginaires, ces lettres que tu envoyais à quelque ancêtre, que tu adressais à celui que tu serais… et que je suis sans aucun doute devenu. Lettres jetées à l’eau comme autant de bouteilles. Comme autant de ponts lancés d’une rive à l’autre. J’en ai retrouvé une aujourd’hui, par hasard. Après avoir longtemps regardé l’enveloppe, je me suis décidé à l’ouvrir et à lire ton message écrit il y a trente ans déjà.

Quand tu liras cette lettre, tu auras dépassé la quarantaine. À mi-chemin de la vie, tu te retourneras pour regarder le parcours effectué. Mais te souviendras-tu de ce que la Loire m’a déjà appris ? De tout ce que tu lui devras alors ? Te souviendras-tu qu’il est vain de vouloir remonter à la source et qu’il faut rêver l’estuaire lointain où la vie se jette comme un fleuve à la mer.
Assis sur les pavés disjoints de la cale, je regarde le fleuve, les grèves et le pont et je m’interroge. Dis-moi, auras-tu toujours cette impression de passer une frontière à chaque fois que tu franchis le pont ? Dis-moi, me croiras-tu si je te dis que mes parents, pour leur première rencontre, se sont retrouvés sur ce pont ?
Depuis des années, je suis tiraillé entre la rive droite et la rive gauche et je n’ai jamais su choisir.
Certes, j’habite la rive nord. Cette rive paternelle de la Bretagne à l’Anjou, où deux générations ont aligné leurs ardoises de mur en mur, de toit en toit, de maison en maison, jusqu’à couvrir le ciel d’écailles bleutées. Mon enfance n’y a vu que des jardins clôturés de hauts murs. Mon enfance n’y a lu que la loi gravée au cœur de la pierre. Mon enfance n’y a roulé que sur des routes droites fuyant à l’horizon.
Mais j’ai toujours rêvé de revenir sur la rive sud. Cette rive maternelle où je suis né, où le tuffeau des maisons marie sa blancheur à l’ardoise et à la tuile. Là, les portes et les fenêtres ouvrent sur les jardins, les jardins ouvrent sur les chemins et les champs. Mon enfance y court parfois des aventures où les couleurs et les parfums chantent la vie. Mon enfance y peint toujours des soleils rouges dans les arbres. Mon enfance s’y cache encore dans les chemins creux où des oiseaux sont prêts à s’envoler.
Dis-moi, auras-tu oublié tout cela ? Auras-tu choisi ?

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