Geneviève Bergé – Le tableau de Giacomo

Le début
Cette histoire se passe en 1654. Mais peut-on vraiment parler d’histoire quand les personnages sont installés depuis si longtemps dans leur vieillesse, ou dans leur folie, que les accrocher l’un derrière l’autre, dans l’ordre adéquat et selon certaines règles éprouvées, ne suffit peut-être plus pour fabriquer un récit en bonne et due forme? Si la question se pose, et aussi rapidement, dès la première ligne même, c’est parce qu’en 1654, on arrive tard dans la vie des personnages. Le calcul est vite fait: ils sont tous nés au siècle précédent. Enfin, presque tous, si bien qu’on aperçoit déjà le point d’arrivée de leur cheminement. Les jeux sont faits, et la distance qui reste à parcourir est dérisoire, trois pas sur un jeu de marelle et voilà le paradis! On longe les quais de débarquement, il n’y a plus qu’à arrêter le train et que tout le monde descende. Aussi la question se pose: que peut-on faire de ce matériel, deux ou trois personnages déjà vieux et malades qu’il serait malséant de jeter sur les rails à grande vitesse d’une prose un peu léchée? Rien, semble-t-il, on ne peut presque rien en faire. L’itinéraire qu’on suivra en leur compagnie rencontrera vraisemblablement peu d’obstacles. Pas de précipice ni de désert éreintant. Quelques rares aiguillages qui orienteront le parcours, si bien qu’on risquera à tout moment d’oublier l’un ou l’autre personnage en cours de route et de se retrouver avec eux, quelque part entre ville et campagne, sur le quai d’un chapitre abandonné.

Et pourtant l’histoire trouve son chemin. Elle se trouve un chemin comme si le temps écoulé avant qu’elle commence comptait peu. Il y a sans doute moins de gesticulations dans une histoire comme celle-ci, mais la vie est intacte et les personnages, comme tous les personnages de toutes les histoires, portent tour à tour leur fardeau d’amour et de colère; ils marchent sur des chemins de cailloux, et c’est alors tristesse et désespoir, puis ils reposent leurs pieds dans le sable et c’est un peu de douceur, une consolation inespérée peut-être, l’acquiescement qui vient, du moins pour un moment. L’âge ne les protège de rien, ou de presque rien, c’est une illusion d’optique de croire que la ligne est droite quand on regarde le tronçon de rails devant soi, ou peut-être un problème de myopie. L’histoire se passe en 1654. Très exactement entre le vendredi 3 et le lundi 20 juillet 1654. Il fait alors extrêmement chaud et la Sicile subit une de ces canicules qui, pour être habituelle, n’en alimente pas moins toutes les conversations.

L’histoire trouve son chemin, et aussi son allure. Elle accepte que le train avance cahin-caha, s’il le faut ; elle se rassure en songeant que si certains personnages sont vieux et un peu décrépits, le décor, lui, rutile et resplendit. En 1654, en effet, Messine est une ville superbe. Elle aurait fait, de nos jours, la une des magazines de décoration et de tourisme. Messine, ville culturelle, Le festival de Messine, La perle du détroit, les titres auraient déferlé. Bien sûr, elle aurait dû batailler contre ses rivales, la concurrence aurait été rude, mais elle n’aurait rien eu à craindre : sa beauté, à l’époque, est celle d’une reine. Les palais et les églises se bousculent à tous les coins de rue, il arrive même que les édifices se chevauchent l’un l’autre comme si on manquait de place pour construire tout ce qu’on veut construire. C’est d’ailleurs une chose étrange, car la cité s’étend sur la plaine côtière, bien loin des monts Peloritani qui se dressent dans ce qui est déjà l’intérieur du pays. Non, ce n’est pas la montagne qui presse les constructions les unes contre les autres, mais l’enceinte fortifiée. Elle ne sert presque plus à rien, cette enceinte, mais, en rappelant à la ville les dangers du passé et la peur qui a noué pendant des siècles l’estomac et la gorge des habitants, elle continue à étrangler la cité. Celle-ci s’érige depuis longtemps à l’intérieur des murs qui la protègent. Peu importe que l’espace soit compté, l’ambition des classes les plus riches ne s’effarouche pas pour si peu. Pour elles, pour ces gens qui vivent dans l’opulence et les projets, et qui ont besoin, pour leurs intrigues, d’un écrin à la mesure de leurs ambitions, on bâtit, on sculpte, on peint, et pas dans des tons mineurs, non, on veut du grandiose, une tonalité majeure claquante et triomphante, et tant pis si les bâtiments s’enchevêtrent à qui mieux mieux, tant pis si la terre menace de tout démolir dans le vacarme de secousses gigantesques: puisqu’on veut faire une croix sur les malheurs du passé, on a très vite fait d’oublier que la menace est, en réalité, éternelle.

La terre sicilienne n’a que faire de l’insouciance de ses habitants. Elle n’a pas changé. Quand l’heure viendra, rien ne l’empêchera de trembler. Elle secouera son échine comme un chien sortant de l’eau, et les maisons tomberont. Les palais, les églises, les murs, les échoppes. Les gens crieront. Beaucoup mourront. Ensevelis sous les gravats ou coincés dans des crevasses où personne ne sera venu les chercher. On respirera de la poussière pendant des jours. La puanteur s’élèvera rapidement. Les maladies atteindront les survivants. Il faudra encore compter beaucoup de morts.

Et l’heure vient, en effet. D’abord en 1693. Puis en 1783, bien plus gravement. Moins d’un siècle et demi plus tard, le 28 décembre 1908, la terre tremble si fort à Messine que les maisons se lézardent jusqu’au centre de Palerme, à deux cents kilomètres de là. Cette fois-ci, le séisme ravage la ville entière. Le désastre s’achève par un raz-de-marée. La ville est anéantie, il n’y a pas d’autres mots. Par miracle tout de même, quelques monuments tiennent encore debout. Ils sont très rares, mais qu’importe. Les bombardements de la seconde guerre mondiale achèveront le travail. Aujourd’hui, il ne reste quasiment rien de la splendeur ancienne, et bien trop peu pour attirer le touriste.

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